M, de métamorphose.
Une autre perspective sur le Leica M EV1
Je repars avec vous dans un dialogue imaginaire autour de l’expérience menée avec les appareils Leica.
Sans me présenter, comme au début de ma revue du Leica Q3 43, je précise avec humilité et clarté que je ne suis — et ne serai probablement jamais — photojournaliste.
C’est dire qu’engager une revue critique d’un appareil de série M, alors même que mon identité ne correspond pas à la raison première de création d’un tel outil, peut sembler curieux, voire inadéquat.
Néanmoins… je n’ai jamais dit que je ne savais pas ce qu’est le photojournalisme, ni que je ne disposais pas des techniques ou des connaissances propres aux différentes disciplines photographiques, autres que les miennes.
Je dois au lecteur honnêteté et clarté du propos — et c’est à cela que je m’engage.
Qu’est-ce que le Leica M EV1 ? Rien de plus qu’un M11 à viseur électronique, apparemment. Vraiment ?
J’ai déjà mentionné le Q3 43 plus haut, et je n’aurai pas peur de le rappeler : dans mon manifeste d’auteur-photographe autour de cet appareil de référence, j’évoquais mon attachement préalable au système Sony, notamment pour le rapport entre qualité d’image exceptionnelle et très haute versatilité, qui était — et reste à ce jour — parmi les meilleurs du marché, si ce n’est le meilleur.
Mais dans cette perspective, avant d’analyser le M EV1, qu’est-ce qu’un système Sony FE — et pourquoi en parler ici ? Le système Sony est une proposition hautement automatisée, disposant d’une monture permettant d’utiliser presque n’importe quel objectif — sans exagération — souvent avec automatisation, même si cela demande parfois quelques ajustements. Aujourd’hui, Nikon propose aussi cela, mais pas encore avec le même degré de maturité.
Alors, que veut-on d’un Leica M à viseur électronique — à la manière d’un système Sony — si c’est la versatilité à travers l’automatisation ?
Eh bien, cela dépend des automatismes que l’on recherche dans la pratique photographique.
Pour ma part, je n’ai que très peu utilisé l’autofocus, mais toujours avec intention et constance — comme vous allez certainement le comprendre par la suite.
Concernant la focalisation automatique, sans chercher à convaincre mais simplement à contextualiser, on me trouvait souvent plus rapide en mise au point manuelle avec des objectifs Zeiss Planar que les trois premières générations d’AF chez Sony. La patience des sujets n’était pas mise à l’épreuve lorsque je focalisais manuellement, alors que, par comparaison, les différents modes de focalisation automatique demandaient davantage d’adaptation.
Vous l’aurez compris : je ne vous raconte pas des bêtises. De ce point de vue, je travaillais en Sony comme certains travaillent avec un Leica M : observation du sujet et zone de focalisation préalable, évaluation de la distance, cadrage précis, ajustement des derniers millimètres — souvent à pleine ouverture — puis déclenchement. Le tout en un ou deux instants.
C’est ici, donc, que la proposition de Leica — aussi simple, ou au contraire aussi scandaleuse pour les puristes du télémétrique — change la donne.
Le photographe moderne ne travaille plus que rarement en mode entièrement manuel — ne nous mentons pas. Il utilise régulièrement les modes de priorité à l’ouverture, l’ISO automatique, la balance des blancs ou le TTL, développant des techniques de prise de vue qui reposent en partie sur ces automatismes.
Et c’est très bien : cela libère de l’espace mental pour la création. Cela accélère la prise de vue et permet de s’adapter à un monde lui-même en perpétuel mouvement.
Sans refaire l’histoire, l’avènement du télémétrique fut synonyme de précision et de compacité. Celui du viseur électronique apporte un contrôle d’exposition en temps réel et une réactivité immédiate.
Pas mal comme évolution, n’est-ce pas ?
Je ne suis pas certain que des figures comme Irving Penn ou Robert Capa auraient refusé d’en disposer… Quant à Henri Cartier-Bresson ou Brassaï, j’ose croire qu’ils en auraient chacun essayé un — et n’auraient certainement pas refusé les Noctilux à f/1.2 ou f/0.95, compte tenu des avantages en mise au point qu’offre un viseur haute définition.
Mais ce n’est pas ici que je souhaite prendre le risque de froisser les puristes du télémétrique ou les équipes R&D de Leica.
Là où je prends le risque, en revanche, c’est de dire que — contrairement à la série Q — Leica ne semble pas avoir pleinement assumé son geste.
Et cela donne un appareil presque fascinant… mais surtout frustrant.
Avec peu d’ajustements, le M EV1 pourrait devenir l’une des propositions les plus exceptionnelles du monde photographique.
Aujourd’hui, il reste un appareil secondaire.
Le viseur manque encore de précision à pleine ouverture et se montre sensible aux lumières parasites.
La tropicalisation reste limitée par les optiques M.
L’écran, non inclinable, limite certains usages — incohérent pour un boîtier si proche de celui de la série Q.
La mémoire pourrait être plus cohérente avec un usage intensif — on sait déjà proposer du 256 Go ; pourquoi ne pas avoir anticipé qu’un viseur confortable, facilitant la prise de vue, entraînerait un usage plus intensif ?
Rien de dramatique — mais un ensemble de détails qui freinent une proposition pourtant extrêmement prometteuse.
Et pourtant…
L’essentiel est ailleurs.
Ce M EV1 m’a convaincu d’une chose : un Leica contemporain ne doit pas être une variation du passé, mais une proposition pleinement assumée.
Le Q3 43 en est une : la quintessence Leica par excellence, voire la synthèse la plus aboutie, tous appareils confondus.
Le M EV1, lui, reste encore entre deux mondes — peut-être même l’ombre, potentiellement meilleure, d’une icône qui n’est plus tout à fait aussi fascinante face à la série Q.
Or un M EV ne doit pas vivre dans l’ombre du télémétrique, mais s’affirmer comme une nouvelle ligne. Pleinement.
Avec une tropicalisation complète — boîtier et objectifs —, une meilleure intégration des automatismes, et, pourquoi pas, à terme, certaines formes d’assistance à la mise au point, la série EV pourrait devenir rien de moins que l’outil de photojournalisme par excellence.
Aujourd’hui, le M EV1 est comme un luxe désirable, presque touchant dans ses fragilités, que j’utiliserais volontiers en complément du Q3 43. Puis, si j’avais de telles sommes à dépenser, tant qu'a faire, j'irai plus loin, notamment avec des optiques au rendu opposé à l'APO Summicron, comme les Noctilux. J'achèterais donc aussi du Noctilux, par exemple. M
Même deux. Ou alors toutes. Tiens, toutes les Noctilux ! Car si c'est pour rêver, Docteur, libérez-moi de ma veste !
Plus sérieusement, je n'ai pas les moyens de m'offrir d'objets de luxe. Et c'est tant mieux, car je serais obligé de marcher mes mots et admettre que malgré tout, le M EV1 est un petit bijou.
Entre temps, je reste sur ma position pour dire qu'avec un tel potentiel, avec un tel héritage, des perspectives comme on ne peut plus larges, un système M mariant modernité intelligente et profonde tradition photographique mérite plus qu'un seconde rôle. Voilà, je l'ai dis !
Après la masterclass du Q3 43, nous attendons désormais la série Leica M EV. Elle ne devra pas être un complément, ni une offre secondaire, mais une véritable nouvelle série - ou alors une vraie métamorphose - avec, ou sans, cette terminaison...
